Mona Mpembele D’Agua Rosada : « À travers le parcours d’Antonio Manuel, j’ai voulu raconter l’histoire du Kongo »

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Productrice et réalisatrice congolaise basée en Belgique, Mona Mpembele D’Agua Rosada publie un roman graphique inédit, Confessions d’Outre-Tombe, de Mbanza-Kongo à Rome, paru le 18 mars. Elle y ressuscite l’histoire méconnue de Dom Antonio Manuel Nsaku Ne Vunda, premier ambassadeur du Kongo envoyé à Rome, dont la voix surgit depuis l’au-delà pour raconter son propre destin.

Dans ce premier tome immersif, rigoureusement documenté, le lecteur est plongé au cœur d’une véritable fresque visuelle et historique qui retrace le périple hors du commun de celui que l’on surnommait aussi le Marquis de la Funta, Nigrita ou encore l’Ambassadeur Maure du Kongo. De Mbanza-Kongo à Rome raconte les épreuves, les intrigues politiques et les innombrables obstacles qui ont jalonné cette mission diplomatique de quatre ans.

Cette interview que l’autrice a accordée à Africanshapers s’accompagne des éclairages du professeur brésilien José Rivair Macedo, spécialiste des sociétés africaines anciennes, et du Dr. Mawawa Mâwa-Kiese, éditeur de l’ouvrage, enrichissant encore ce récit vibrant entre mémoire, histoire et narration.

 Vous vous appelez Mona Mpembele, mais vous avez opté pour le nom de D’Agua Rosada pour ce livre. Pour quelles raisons ?

J’ai choisi ce nom parce que les Agua Rosada constituent la dernière dynastie régnante du royaume Kongo. Le dernier souverain effectif du Kongo appartenait à cette dynastie.

J’appartiens moi-même à cette dynastie par ma mère. Ma grand-mère est la petite-fille du dernier souverain effectif du royaume Kongo, qui appartenait lui aussi à la dynastie Agua Rosada. La dernière dynastie régnante.

J’ai donc choisi d’utiliser ce patronyme en tant qu’écrivaine pour marquer cette relation à la fois historique et familiale. En tant que journaliste, réalisatrice et productrice, je suis connue sous le nom de Mona Mpembele. En revanche, dans mon travail d’écriture, j’ai souhaité revendiquer ce nom Agua Rosada afin de mettre en lumière cet héritage historique encore largement méconnu.

Parlez-nous un peu de cette dynastie ?

La dynastie des Agua Rosada s’est constituée après la bataille de Mbwila, un événement historique majeur au cours duquel une grande partie de la noblesse du Kongo a été décimée. Cette bataille faisait suite à un conflit entre le souverain du Kongo et le gouverneur portugais, ainsi que le royaume du Portugal lui-même. Le différend portait notamment sur le système du padroado, qui représentait la volonté du Portugal d’exercer une forme de contrôle sur le Kongo.

Depuis plusieurs siècles, les monarques du Kongo manifestaient déjà une certaine résistance face à cette domination. Ils affirmaient leur souveraineté et revendiquaient une égalité avec les autres monarchies internationales.

Sous le règne d’Afonso Ier, le Kongo a connu une véritable apogée. À cette époque, il s’est affirmé sur la scène internationale et a développé des relations diplomatiques importantes avec l’Europe et d’autres puissances. Les successeurs d’Afonso Ier ont ensuite tenté, tant bien que mal, de maintenir cette influence et ces relations diplomatiques.

Dom Nicolau, ancien Roi du Kongo

Quel est le contenu du livre ?

Le livre relate  l’épopée de Dom Antonio Manuel, plus connu sous le nom de Nsaku Ne Vunda, le premier ambassadeur Kongo à Rome. Il avait été désigné par le Mani Kongo Alvaro II. Il fut accrédité en 1604 par Alvaro II, pour devenir Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire du Kongo auprès du Pape Paul V au Vatican. Parti de Mbanza Kongo en janvier 1604, il est arrivé à Lisbonne en 1606. Sa délégation a dû faire face à une forte hostilité de la part des gouvernements portugais et espagnol qui ont placé toutes sortes d’obstacles politiques, diplomatiques et des contraintes logistiques pour l’empêcher d’assumer ses fonctions à Rome.

Arrivé à Rome en 1608, malade et épuisé par plus de quatre années de voyage, puis par un probable empoisonnement à Lisbonne ou à Madrid, Antonio Manuel meurt le 6 janvier 1608, trois jours après avoir accompli sa mission d’accréditation auprès du Pape Paul V. Le Pape Paul V ordonna des funérailles dignes d’un légat ; il fut enterré dans la basilique romane de Sainte‑Marie‑Majeure.

À travers son parcours, j’ai voulu raconter l’histoire du Kongo dans son ensemble. Un ambassadeur représente son pays, et il me semblait être la figure idéale pour ce récit.

Lorsque j’ai présenté le projet à mon éditeur, le professeur Mawawa Makiese, il m’a fait remarquer que la matière était trop dense pour un seul ouvrage. Nous avons donc décidé de structurer le projet en trois tomes afin de mieux développer cette histoire.

Pouvez-vous nous présenter les différents tomes ?

Le premier tome, intitulé « Confessions d’Outre-Tombe », se concentre sur l’odyssée de l’ambassadeur, de son départ de Mbanza Kongo jusqu’à son arrivée à Rome.

Le deuxième tome abordera davantage le Kongo précolonial ainsi que sa diaspora, tandis que le troisième sera consacré aux figures féminines influentes du Kongo. Dans le premier tome, l’accent est mis sur le parcours de l’ambassadeur, même si des figures comme Donna Joana apparaissent déjà, notamment parce qu’elle faisait partie de la délégation. À l’époque, les missions diplomatiques comprenaient souvent plusieurs personnes, y compris des femmes.

Qu’est-ce qui vous motivée à écrire ce livre ? 

Depuis mon enfance, le récit du Kongo et du Manikongo faisait naturellement partie de notre environnement familial. Pour nous, ce narratif n’avait rien d’extraordinaire : il était tout simplement normalisé. Lorsque j’étais à l’école primaire au Congo, à l’époque du Zaïre, nous étudions l’histoire du Manikongo. Un jour, en rentrant à la maison, j’ai dit à ma mère que nous avions étudié l’histoire du Kongo et du Manikongo. Ma mère m’a alors répondu que cette histoire nous concernait aussi directement, car nous sommes des descendants du Manikongo.

Ainsi, dès mon enfance, j’ai intégré cette dimension historique et familiale. Il y a eu des périodes où je me suis beaucoup intéressée à l’histoire du Kongo, et d’autres où cet intérêt était moins présent. Mais c’est véritablement au début des années 2000 que j’ai commencé à développer une approche plus scientifique.

Pedro VII, ancien roi du Kongo

De quelle manière ?

À cette époque, j’ai entrepris des recherches approfondies sur le Congo précolonial. Avant cela, je disposais surtout de fragments d’informations provenant de lectures, de récits familiaux et d’histoires transmises oralement, notamment du côté maternel.

L’arrivée d’Internet au début des années 2000 m’a beaucoup aidée, car l’accès à l’information est devenu beaucoup plus facile. Cela m’a permis d’approfondir mes recherches et d’explorer plus systématiquement l’histoire du royaume/empire Kongo.

Au début des années 2010, je me suis davantage engagée dans le domaine de la production audiovisuelle. J’ai signé un contrat avec la télévision belge Télé-Bruxelles, où j’ai produit une émission hebdomadaire intitulée Afrikavision, du même nom que la plateforme que j’avais créée.

Cette émission abordait principalement des questions culturelles africaines : des sujets sociaux, artistiques et culturels. Nous ne traitions pas de questions politiques. L’émission a rencontré un certain succès. Elle était diffusée chaque dimanche et rediffusée durant la semaine. Chaque épisode durait environ douze minutes et présentait différents aspects de la culture africaine.

Parallèlement à cette activité télévisuelle, j’ai été approchée par l’Africa Museum, aujourd’hui considéré comme le plus grand musée au monde consacré à l’Afrique centrale.

J’ai été invitée à participer au comité de concertation du Musée royal de l’Afrique centrale avec les associations africaines. À cette époque, il existait déjà un projet de décolonisation du musée. L’Africa Museum suscitait beaucoup de critiques au sein d’une partie de la diaspora africaine. Pour de nombreuses personnes, ce lieu représentait encore, symboliquement et physiquement, le traumatisme de la période coloniale. Par exemple, une phrase particulièrement marquante était affichée dans le musée : « La Belgique apporte la civilisation au Congo. » Personnellement, cette affirmation me posait problème.

Je savais que la Belgique existait depuis 1831, donc depuis le XIXᵉ siècle. Or, l’histoire  du Kongo remonte à plusieurs siècles auparavant. L’idée d’une « mission civilisatrice » me semblait donc profondément incongrue.

Dans le récit familial dans lequel j’ai grandi, on évoquait déjà les voyages de certaines personnalités des royaumes du Kongo vers l’Europe. On savait qu’il existait des échanges, des déplacements et des relations diplomatiques entre le Kongo et l’Europe bien avant la colonisation.

Quel a été le tournant lors de vos recherches ?

Le véritable déclic est survenu lors d’un voyage à Rome, 2 ans avant la pandémie de Covid-19. Je me suis rendue à la basilique Sainte-Marie-Majeure, où j’ai découvert l’espace dédié à l’ambassadeur du Kongo nommé Antonio Manuel.

Cette découverte m’a beaucoup marquée, et je suis retournée sur place à plusieurs reprises. Je me suis alors demandé qui était réellement l’ambassadeur.

Antonio Manuel était un ambassadeur du Kongo qui avait quitté Mbanza-Kongo en 1604 et qui est arrivé à Rome en 1608.

En 2018, je suis finalement allée voir la tombe d’Antonio Manuel à Rome. Lorsque l’on visite la basilique Sainte-Marie-Majeure, comme la basilique Saint-Pierre, on est frappé par la beauté artistique du lieu : les mosaïques, l’or, l’architecture.

La statue de Dom Antonio Manuel à la Basilique Sainte Marie Majeure du Vatican, où le « Nsaku Ne Vunda » est enterré.

Après plusieurs visites, je me suis dit que je devais absolument faire quelque chose autour de la figure d’Antonio Manuel, l’ambassadeur du Kongo. Pour moi, il représentait un héritage historique très important.

À ce moment-là, j’avais déjà réalisé plusieurs projets audiovisuels. J’avais également travaillé au Parlement européen, ce qui m’avait permis d’acquérir une certaine crédibilité au niveau institutionnel, aussi bien en Belgique qu’au niveau européen.

Par ailleurs, depuis 2012-2013, je faisais déjà partie des experts consultés par l’État belge dans le cadre du processus de décolonisation, notamment pour la rénovation de l’Africa Museum et pour les réflexions autour de l’héritage colonial.

À quel moment avez-vous décidé concrètement d’en faire un projet ?

Compte tenu de mon expertise et de mon expérience, je me suis rapidement dit qu’il était impossible de parler de décolonisation ou du Congo sans évoquer également le Congo précolonial et l’histoire de ses royaumes. C’est une dimension essentielle de notre histoire.

Dans mon cas, il existe en plus un lien personnel très fort, puisqu’il s’agit aussi d’un lien biologique et familial. D’une certaine manière, je me sentais déjà connectée à cette histoire d’un point de vue génétique et culturel. Pour moi, cela devenait presque une obligation morale de m’y intéresser et de la raconter.

Lorsque je suis partie à Rome et que j’ai découvert l’histoire de cet ambassadeur du royaume du Congo, cette conviction s’est renforcée. Je ressentais une forme d’urgence intérieure. Je me disais que si je ne faisais rien pour raconter cette histoire, je ne serais pas en paix avec moi-même.

J’ai même développé une sorte d’obsession. J’ai commencé à réfléchir très sérieusement à la manière dont je pourrais raconter cette histoire.

Au départ, vous pensiez plutôt à un projet audiovisuel, n’est-ce pas ?

Oui, absolument. Mon premier projet était de réaliser un film documentaire. J’avais déjà co-réalisé un documentaire auparavant, qui avait été diffusé et qui avait très bien fonctionné. De plus, j’avais déjà produit plusieurs projets pour la télévision belge, notamment l’émission Afrikavision. Mes projets avaient toujours été bien accueillis. Je me suis donc dit que je pouvais réaliser un documentaire consacré à cet ambassadeur du Kongo.

Ce qui me frappait particulièrement, c’était le contraste historique. Cet ambassadeur est mort en 1608, c’est-à-dire il y a plus de quatre cents ans. Or la Belgique, en tant qu’État, existe depuis 1831, soit moins de deux siècles. Pourtant, elle a longtemps affirmé avoir apporté une « mission civilisatrice » au Congo.

Pour moi, l’histoire de cet ambassadeur constituait déjà, à elle seule, une preuve du contraire. Elle montre que le Kongo possédait déjà des institutions diplomatiques et des relations internationales bien avant la colonisation.

Par ailleurs, j’avais déjà entendu parler de cet ambassadeur dans ma famille. Un de mes oncles évoquait souvent cette figure historique. Il disait : « C’est le Nsaku, il est sacré. »

Dans la tradition du royaume Kongo, le terme Nsaku renvoie à quelque chose de saint ou de sacré. Cet ambassadeur s’appelait en réalité Antonio Manuel Nsaku Ne Vunda.

Dans ma famille, notamment du côté angolais, certaines personnes vouaient une forme de respect très particulier à cette figure. J’ai de la famille en Angola et en République démocratique du Congo. Mon oncle angolais, qui parle portugais, parlait souvent de lui avec une grande révérence.C’est donc à partir de là que je me suis dit que je devais vraiment réaliser un documentaire sur cet ambassadeur.

Et comment le projet a-t-il évolué à ce moment-là ?

J’ai d’abord pris contact avec une maison de production belge, un grand studio avec lequel j’avais déjà des relations professionnelles. Je connaissais personnellement le producteur.

Après avoir effectué quelques recherches sur Internet, il m’a dit : « Mona, ce personnage a bien existé, mais il n’y a presque aucune information disponible sur lui. »

En effet, on trouve seulement quelques éléments très succincts : on sait qu’il a quitté le Kongo en 1604 et qu’il est mort à Rome en 1608. Mais en dehors de cela, il y a très peu de documentation accessible.

Le producteur m’a alors demandé : « Qu’est-ce qu’on fait avec si peu d’informations ? »

C’est précisément à ce moment-là que j’ai compris que ce manque d’informations représentait en réalité une opportunité. Plus il y avait de zones d’ombre, plus cela signifiait qu’il fallait mener des recherches et reconstruire un récit historique. Avant de pouvoir réaliser un film, il fallait d’abord créer un véritable narratif historique solide.

C’est donc à ce moment-là que vous avez commencé vos recherches académiques ?

Exactement. La première chose que j’ai faite a été de contacter l’Université pontificale à Rome. J’ai pris contact avec un spécialiste, le professeur Martinez Ferrer, qui travaille à l’Université pontificale du Latran. Je lui ai écrit sans savoir s’il allait me répondre. Et finalement, j’ai reçu une réponse. J’ai été très surprise et très heureuse de voir qu’il m’avait répondu.

À ce moment-là, je lui ai envoyé différents documents familiaux. Je lui ai notamment transmis des photographies de ma famille à Mbanza Kongo, ainsi que des photos de Dom Pedro Mvulu , qui est le père de ma grand-mère. Certaines de ces images datent des années 1880.

Lorsque le professeur Martinez Ferrer a vu ces documents, il a été très intéressé. Il s’est rendu compte qu’il avait affaire à une descendante d’une famille liée au Mani Kongo. En échange, il m’a lui-même transmis des informations historiques concernant Antonio Manuel. Certaines de ces sources étaient en italien ou en portugais. J’ai donc commencé à travailler avec ces langues et à traduire les documents afin de pouvoir poursuivre mes recherches. C’est à ce moment-là que j’ai pleinement compris l’importance historique de cet ambassadeur.

Même s’il reste encore peu connu aujourd’hui, il représente une figure extrêmement puissante sur le plan symbolique et historique. On peut le considérer comme l’un des premiers ambassadeurs africains noirs dans l’histoire des relations diplomatiques avec l’Europe. Il existe également une dimension symbolique forte autour de sa figure. Le professeur Martinez Ferrer lui-même fait parfois une comparaison symbolique avec la figure d’un roi mage. Ce n’est pas moi qui affirme qu’il était un roi mage, mais cette analogie existe dans certaines interprétations symboliques.

En effet, il portait le titre de Nsaku, qui correspond à une fonction très importante au sein du Kongo, parfois comparée à celle d’un vice-roi. Mon oncle m’avait d’ailleurs déjà expliqué cette dimension du rôle de Nsaku.

Avec la dimension spirituelle et politique associée à cette fonction, certaines personnes établissent donc un parallèle symbolique avec les rois mages.

À partir de ce moment-là, j’ai intensifié mes recherches. J’ai contacté plusieurs spécialistes, dont José, ainsi que d’autres chercheurs.

En Belgique, les réponses étaient parfois plus hésitantes, ou les informations limitées. En réalité, beaucoup de personnes connaissaient encore très peu cette histoire. C’est précisément pour cette raison que j’ai estimé qu’il était d’autant plus important de poursuivre ce travail de recherche et de transmission.

Vos recherches se sont donc élargies ?

J’ai poursuivi mes recherches à l’international, notamment au Vatican et à Lisbonne, où j’ai découvert des éléments liés au règne d’Afonso Ier. Je me suis également rendue à Luanda et à Mbanza-Kongo, où je suis aujourd’hui en contact avec le conservateur du musée local, un lieu très symbolique pour ma famille puisqu’il est lié à la résidence du roi Pedro V.

J’ai aussi bénéficié du soutien de plusieurs chercheurs, dont José Rivair, qui m’a apporté un appui scientifique essentiel. Le Brésil a également constitué une piste importante, en raison de ses liens historiques avec le Congo précolonial. Une grande partie de la population afrodescendante y est issue de la diaspora liée à la traite transatlantique, avec de fortes racines congolaises.

Lorsque certaines sources étaient limitées en Europe, je me suis tournée vers le Brésil. José Rivair m’a transmis des informations précieuses, parfois inédites, notamment sur le voyage de l’ambassadeur.

Vous avez aussi intégré d’autres figures historiquesféminines ?

Au fil de mes recherches, j’ai découvert Doña Joana. J’ai alors pris conscience de l’existence d’une figure féminine importante dans cette histoire. On évoque souvent Kimpa Vita, aussi appelée Doña Beatriz, ou encore Doña Ana de Sousa, la reine Njinga. En revanche, d’autres femmes marquantes du Kongo restent beaucoup moins présentes dans les récits. Pour moi, la découverte de Doña Joana a été déterminante. Elle incarne cette présence féminine du Kongo, trop rarement mise en lumière. Il a existé des princesses kongo particulièrement influentes. L’une d’entre elles a même joué un rôle significatif dans les relations avec l’Église et le pape. J’ai donc choisi de développer une partie du récit autour de cette figure. Doña Joana est devenue, à mes yeux, une manière d’incarner cette dimension féminine du Kongo, encore largement méconnue.

Cependant, l’ouvrage, dans son ensemble, demeure centré sur l’ambassadeur. C’est bien son histoire qui constitue le fil principal du récit.

Pourquoi avoir choisi le format du roman graphique ?

J’ai choisi le format du roman graphique pour permettre aux lecteurs, notamment les plus jeunes, de se représenter visuellement le Kongo. Le narratif historique a longtemps été biaisé par l’idéologie de la « mission civilisatrice », qui a véhiculé une image caricaturale des Africains. On a, par exemple, laissé croire que les Congolais ne portaient que des vêtements rudimentaires, alors qu’ils disposaient de tenues élaborées, de palais, et entretenaient des échanges avec l’Europe.

Le visuel est donc essentiel pour corriger ces représentations. Le livre contient des illustrations générées à l’aide de l’intelligence artificielle, mais toujours basées sur des sources historiques : dessins d’époque, croquis de missionnaires, récits et documents anciens. Chaque image s’appuie sur une base documentaire existante afin de restituer au mieux la réalité historique du royaume Kongo.

Au dessus, l’image originale de Dom Antonio Manuel. En dessous, une photo de lui générée par l’IA pour illustrer dans le livre.

Pour moi, montrer est aussi important qu’expliquer. Le visuel participe à un processus de décolonisation du regard, en permettant au public de mieux comprendre la richesse et la sophistication du Congo précolonial.

Quelle est l’importance de cette démarche aujourd’hui ?

Pendant longtemps, une partie de cette histoire a été invisibilisée, notamment durant la période coloniale. Certains éléments historiques, pourtant connus, n’étaient pas mis en avant.

Or, il existe des documents qui prouvent le niveau de développement du royaume Kongo, comme des correspondances du roi Afonso Ier datant du XVIᵉ siècle. Ces éléments montrent que les élites congolaises maîtrisaient l’écriture, les langues et les codes diplomatiques bien avant la colonisation.

Il est donc essentiel aujourd’hui de remettre en lumière cette histoire, notamment à travers des supports visuels accessibles.

Pendant combien de temps avez-vous travaillé sur ce livre ?

Ce projet m’a pris entre cinq et six ans. Il ne s’agit pas d’un travail continu : il y a eu des périodes d’arrêt, parfois d’une année entière, suivies de phases de reprise plus intenses. Le véritable tournant a été ma rencontre avec José Rivair Macedo, qui m’a permis d’accéder à une documentation scientifique plus solide. Cela a donné un cadre académique plus rigoureux à mon travail.

Par ailleurs, le projet a été fortement nourri par les recherches menées dans les Amériques, notamment au Brésil et aux États-Unis, avec des institutions comme Kongo Academy. Dans ces régions, il existe une dynamique intellectuelle très forte autour de la réappropriation de l’histoire africaine, en lien avec l’héritage de la traite transatlantique.

Il y a également des chercheurs comme John Thornton, de l’Université de Boston, qui a travaillé sur la correspondance d’Afonso Ier ou encore Cécile Fromont, qui a travaillé à Yale et à l’Université de Chicago, et qui a étudié l’histoire du vêtement dans le Royaume du Congo. J’ai également découvert une photographie du buste de l’ambassadeur Ne Vunda prise par W. E. B. Du Bois, une figure majeure du premier mouvement panafricaniste. Ce sont d’ailleurs les premiers mouvements panafricanistes afro-américains qui se sont penchés sérieusement sur l’histoire du Congo précolonial, parfois avant même les chercheurs congolais.

L’un des aspects les plus marquants de mes recherches concerne la richesse culturelle et matérielle du Congo précolonial. Beaucoup de personnes ignorent qu’il existait un véritable luxe « made in Kongo ».

En quoi consistait cette richesse ? 

Par exemple, le roi Afonso Ier du Kongo a offert en 1518 un olifant au pape Léon X. Cet objet a été conservé pendant longtemps au Metropolitan Museum of Art de New York, où il a fait l’objet d’études. Les spécialistes reconnaissent eux-mêmes la complexité des gravures et du travail artistique de cet objet. Il témoigne d’un niveau artistique exceptionnel.

L’olifant offert au Pape Léon X

De même, la famille Médicis collectionnait des objets d’art congolais. J’ai même découvert qu’ils faisaient fabriquer des supports en or et en argent pour exposer les olifants et les ivoires venus du Congo.

Il existait également une véritable économie et un artisanat sophistiqué, avec des textiles en raphia très élaborés. Il y a seulement deux ou trois ans, j’ai découvert l’existence des Makuta, qui étaient des formes de monnaie réalisées à partir de tissus de raphia. Ces tissus comportaient des motifs géométriques complexes, souvent sous forme de losanges et de symboles. Ces éléments sont bien connus dans le milieu scientifique, mais restent largement méconnus du grand public.

C’est précisément là que se situe mon objectif : vulgariser ces connaissances.

Aujourd’hui, beaucoup de jeunes s’intéressent à l’histoire africaine via les réseaux sociaux, mais ils ne savent pas toujours que des recherches académiques solides existent déjà. Mon travail consiste donc à faire le lien entre ces deux mondes. C’est pour cela que le choix du visuel est central. Il ne s’agit pas seulement de raconter, mais de montrer. Montrer la richesse, la complexité et la magnificence du Kongo. Car voir permet de déconstruire les idées reçues.

Comment peut-on s’approprier cette histoire aujourd’hui ?

Lorsque l’on se rend au Palais du Quirinal à Rome, on découvre des objets liés à cette histoire, mais qui restent largement méconnus du grand public. Au Vatican, dans la Bibliothèque Pauline, il existe même une fresque représentant Antonio Manuel Ne Vunda sur son lit de mort, placé aux côtés de l’ambassadeur du Japon.

C’est une représentation exceptionnelle, probablement la seule d’un ambassadeur africain dans ce contexte, et pourtant, très peu de personnes en connaissent l’existence.

Récemment, lorsque pape François est décédé, il a souhaité être enterré à la Basilique Sainte-Marie-Majeure, lieu où repose également l’ambassadeur du royaume Kongo.

Malgré la présence de nombreux chefs d’État africains aux obsèques, aucun hommage particulier n’a été rendu à cette figure historique, pourtant directement liée à l’histoire diplomatique africaine.

Pourtant, il existe aujourd’hui une ouverture. Après plusieurs prises de contact, le Vatican a donné son accord pour rendre plus accessibles les informations concernant l’ambassadeur, son parcours à Rome et son tombeau. Il a même été proposé de collaborer avec les autorités de la République démocratique du Congo afin de mieux faire connaître cette histoire et, éventuellement, d’organiser des commémorations annuelles.

Le voyage de Antonio Manuel Ne Vunda représente un combat pour la souveraineté et la dignité du Kongo

 

 Interview avec le professeur José Rivair Macedo

Professeur d’université au Brésil, spécialisé dans l’histoire des sociétés africaines anciennes, les recherches de José Rivair Macedo portent notamment sur les relations entre le Royaume Kongo et Rome aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles.

Professeur José Rivair Macedo

Le Congo a été colonisé par la Belgique, mais les Portugais étaient présents bien avant. Comment explique-t-on que ce ne soient pas eux qui aient colonisé le Congo ?

Il est important de distinguer deux périodes historiques. Les contacts entre le Congo et le Portugal remontent à la fin du XVe siècle. Pendant plusieurs siècles, du XVIᵉ au XVIIIᵉ, ces relations ont été continues : diplomatiques, commerciales, religieuses et culturelles. Cependant, ces interactions ne se sont pas traduites par une colonisation directe. À cette époque, le Royaume Kongo était un État structuré, chrétien et politiquement autonome. Ses dirigeants entretenaient des relations diplomatiques avec les puissances européennes, notamment avec la papauté. L’objectif n’était pas de se soumettre, mais d’affirmer leur souveraineté sur la scène internationale. Par exemple, les échanges avec Rome, à travers des ambassadeurs comme Antonio Manuel Ne Vunda, montrent clairement cette volonté d’exister comme un acteur politique à part entière. La colonisation telle que nous la connaissons aujourd’hui est un phénomène beaucoup plus tardif, qui s’inscrit dans le contexte du XIXᵉ siècle et de la “course à l’Afrique”. C’est dans ce cadre que des puissances comme la Belgique ont imposé une domination coloniale sur les territoires du Congo. Ainsi, les Portugais n’ont pas colonisé le Congo à l’époque moderne, mais ils ont joué un rôle important en tant qu’intermédiaires, partenaires et parfois acteurs d’influence. Les sources historiques que nous utilisons aujourd’hui, récits de missionnaires, dessins, correspondances, proviennent en grande partie de ces premiers contacts. Ces documents, conservés en Europe, constituent aujourd’hui une base essentielle pour reconstituer l’histoire du Congo précolonial.

Pour répondre simplement à votre question : si le Congo a finalement été colonisé par la Belgique, cela s’explique principalement par les accords entre puissances européennes lors de la Conférence de Berlin en 1885. C’est à ce moment-là que les territoires africains ont été répartis entre les puissances coloniales.

Dans ce contexte, le roi Pedro V du Kongo a signé un accord de protection avec le Portugal, dans le but d’éviter un conflit direct avec les ambitions belges. Cependant, cet accord a été interprété différemment par le Portugal, qui s’en est servi pour affirmer une forme de vassalité du Royaume Kongo, ce qui n’était pas l’intention initiale. Il est essentiel de comprendre que la colonisation du Congo est tardive.

Y a-t-il eu des ambassadeurs congolais envoyés au Portugal ? Ou bien des ambassadeurs portugais, voire romains, envoyés au Congo ?

L’histoire du Royaume Kongo est souvent racontée du point de vue des puissances européennes, notamment le Portugal, la Belgique et la France. Mais, en réalité, les relations étaient bilatérales et diplomatiques.

Oui, il y a bien eu des échanges d’ambassadeurs. Des représentants du Royaume Kongo ont été envoyés en Europe, notamment au Portugal et à Rome. L’exemple le plus célèbre est celui de Antonio Manuel Ne Vunda, envoyé auprès du pape. Inversement, des missionnaires, des représentants religieux et des envoyés européens ont également été présents au Congo. Il faut aussi prendre en compte un élément politique important : à la fin du XVIᵉ siècle et au début du XVIIᵉ siècle, le Portugal et l’Espagne étaient unis sous une même couronne. Cela explique pourquoi une partie importante des archives sur le Congo se trouve aujourd’hui en Espagne.

Certains rois du Kongo, comme Álvaro II du Kongo et Álvaro III du Kongo, ont établi des contacts directs avec le Vatican. Leur objectif était de faire reconnaître le Royaume Kongo comme un royaume chrétien souverain, au même titre que les royaumes européens. Cette démarche s’opposait en partie au système du Padroado. Ce dernier donnait aux couronnes ibériques, notamment au Portugal, un contrôle important sur l’organisation de l’Église dans les territoires d’outre-mer.

Or, les rois du Kongo cherchaient justement à contourner cette dépendance, en établissant une relation directe avec le pape, sans passer par l’intermédiaire portugais. Ces échanges diplomatiques montrent que le royaume Kongo était un acteur engagé dans des relations internationales complexes, avec ses propres stratégies politiques et religieuses.

Ce système fonctionnait parfaitement pour l’Angola, qui était une colonie portugaise depuis la fondation de São Paulo de Luanda. Mais ce modèle ne correspondait pas au Royaume Kongo, qui était un royaume souverain et indépendant. Les rois du Kongo ont donc cherché à obtenir directement du Vatican la reconnaissance de leur souveraineté chrétienne.

Cette perspective permet de repenser l’histoire du Congo autrement : non pas seulement comme une histoire coloniale, mais comme l’histoire d’une chrétienté africaine, dont les origines remontent à la fin du XVe siècle.

Quelles étaient les relations entre le Royaume Kongo et l’Europe ?

Pendant plusieurs siècles, depuis l’arrivée de Diego Cão à la fin du XVe siècle, les relations entre le Congo et l’Europe étaient principalement diplomatiques, commerciales et religieuses et non coloniales. La colonisation effective n’intervient qu’à la fin du XIXᵉ siècle, après la Conférence de Berlin. Avant cela, le Royaume Kongo reste un État souverain, même s’il subit une réduction progressive de son territoire. Par exemple, la prise de Luanda par les Portugais en 1575 marque un tournant important, en affaiblissant le royaume sans pour autant le faire disparaître. Le centre du pouvoir se maintient autour de Mbanza Kongo (San Salvador).

Les tensions entre le royaume Kongo et les Portugais installés en Angola aboutissent à des conflits militaires, dont l’un des plus connus est la bataille de Mbwila. Cela montre bien qu’il ne s’agissait pas d’une domination passive, mais d’un rapport de force entre puissances.

Un autre point fondamental concerne les archives. Une grande partie de l’histoire du Congo est conservée en Europe. Par ailleurs, lors du transfert de l’État indépendant du Congo à la Belgique, Léopold II aurait ordonné la destruction d’une partie des archives. Cela suggère une volonté d’effacer certaines traces historiques, notamment celles qui contredisaient le discours de la « mission civilisatrice ».

En résumé, avant la fin du XIXᵉ siècle, le Kongo était reconnu comme un État souverain dans ses relations internationales.

La colonisation n’est pas le point de départ de son histoire, mais au contraire une rupture tardive, qui a profondément transformé, et en partie effacé, un passé diplomatique et politique riche.

Qui était vraiment Antonio Manuel ?

Antonio Manuel est considéré comme le premier ambassadeur noir auprès du Vatican. Il est mort vers l’âge de 33 ans, après avoir quitté le Congo à 29 ans. Il est décrit comme jeune et bien bâti, et son prestige transparaît dans la documentation diplomatique. Il était issu de la noblesse, proche du Mani Kongo, probablement cousin ou neveu du roi. Son choix comme ambassadeur n’était donc pas anodin : il s’agissait d’une mission diplomatique stratégique, confiée à une personne de confiance. Sa mission principale était de représenter le Congo auprès du Vatican et de défendre la souveraineté du royaume.

Statue de Dom Antonio Manuel à Rome

Était-il le premier ambassadeur du royaume Kongo en Europe ?

Il est considéré comme le premier ambassadeur du Congo au Vatican, mais il ne s’agit pas de la première mission diplomatique congolaise en Europe. Dès 1483, à la suite de l’arrivée de Diogo Cão, une délégation congolaise est envoyée à Lisbonne pour établir des relations avec le roi Nzinga a Nkuwu. Cette première mission marque le début d’une longue tradition diplomatique entre le Royaume Kongo et l’Europe.

Ensuite, il y a eu plusieurs autres ambassadeurs et émissaires. Par exemple, Diogo Gomes, envoyé vers 1520. Il y a eu des situations complexes, notamment des vols de cadeaux envoyés par le roi du Portugal au Manikongo à São Tomé.

Il y a eu des ambassadeurs d’origines diverses, certains Africains, d’autres Portugais, et même des Portugais naturalisés congolais. Il y a eu des mariages mixtes, mais cette réalité est rarement mentionnée dans les récits historiques traditionnels.

Le cas de Antonio Manuel Ne Vunda illustre parfaitement la complexité et la richesse de la diplomatie Kongolaise au XVIIᵉ siècle. Le roi Álvaro II du Kongo évoque dans ses documents des questions comme les visas accordés, les exclusions, et la gestion des contentieux entre Portugais et Kongolais. Cela montre clairement que la diplomatie était structurée et organisée, bien avant la colonisation européenne.

Quelle était la mission d’Antonio Manuel ?

La mission diplomatique d’Antonio Manuel est d’autant plus remarquable qu’elle correspond à une mission double : en même temps qu’il se rend au Vatican, García Batista est envoyé au roi d’Espagne pour obtenir un soutien politique. Cette mission visait à contourner les pressions portugaises et espagnoles, qui tentaient de bloquer la reconnaissance internationale de la souveraineté Kongolaise.

Le crédentiel d’Antonio Manuel a été rédigé par Álvaro II le 3 juillet 1664, présentant Antonio Manuel comme ambassadeur auprès du pape et García Batista auprès de l’Espagne. Antonio Manuel devait prêter allégeance au pape et défendre les intérêts du royaume Kongo comme un royaume chrétien souverain.

Par où est-il passé avant de rejoindre le Vatican ?

La mission de Antonio Manuel passe par le Brésil, où il participe à la libération de Pedro Mambala, un noble Kongolais devenu esclave au Brésil. Dans la correspondance d’António Manuel figure une lettre de libération accordée à une personne d’origine kongo nommée Pedro Mambala, vendue comme esclave au port de Luanda, en Angola. Le document indique que le vendeur s’est repenti d’avoir vendu illégalement l’esclave. Dans le document conservé par l’ambassadeur, figure la déclaration de Belchior Garcia Rebelo, habitant de Pernambuco, qui fut pendant des années le propriétaire de Pedro Mombala ; celui-ci affirme l’avoir affranchi en échange d’un esclave envoyé par Manuel Cordeiro, qui l’avait vendu illicitement.

Cet événement s’inscrit dans le cadre des efforts déployés par les rois du Kongo pour libérer les personnes originaires de leur royaume vendues illégalement dans le cadre de la traite négrière.

Lors de la mission diplomatique envoyée en Europe en 1595, conduite par le diplomate António Vieira, du duché de Mbata, l’une des questions dont il avait été chargé de s’occuper à Lisbonne et Madrid concernait l’interdiction de l’achat et de la vente de personnes originaires du Kongo par les trafiquants portugais. Des émissaires du roi Álvaro II ont été egalement envoyés sur l’île de São Tomé pour racheter des esclaves kongos vendus illégalement.

Après le Brésil, les navires de Dom Antonio Manuel  sont attaqués par des Hollandais et Flamands, réduisant sa délégation à six personnes, puis quatre à l’arrivée en Italie.

Il possédait des objets précieux : miroir, ciseaux, chaînette en or, habits ibériques, épée et croix de l’ordre du Christ. La chemise tachée de sang reflète les combats ou attaques, probablement avec des pirates.

Sa contribution à la diaspora afro-brésilienne est significative : depuis 2003, le Brésil a intégré dans son système scolaire l’histoire des Africains et Afro-descendants, et Jean Vincelat parle de cette diaspora comme « silencieuse mais très importante ».

Enfin, Antonio Manuel peut être considéré comme un précurseur de l’abolition de l’esclavage. Il meurt probablement empoisonné entre l’Espagne et Madrid, bien que certains documents évoquent la pneumonie. Les archives italiennes montrent des traitements médicaux, mais la cause exacte reste incertaine.

Concernant sa famille, il avait des enfants confiés à une dame, Isabelle Correa, et la délégation comprenait femmes et enfants. Il y avait des métis, comme Diogo Gomes, et des mariages mixtes étaient déjà courants depuis Alfonso Ier. Ses descendants se trouvent aujourd’hui en Angola, Congo-Kinshasa, Gabon et Guinée équatoriale.

Que s’est-il passé après sa mort ?

Sa mort à Rome a donné lieu à des funérailles solennelles : son corps a été conduit en procession dans les rues de Rome, et une messe a été organisée à la Basilique Sainte-Marie-Majeure, présidée par Fabio Biondo. Avant sa mort, le pape Paul V avait rendu hommage à Antonio Manuel, ce qui est représenté dans la fameuse fresque mentionnée précédemment.

Le prestige d’Antonio Manuel est tel que le pape fit frapper une pièce de monnaie à son effigie, et le théologien Martinez le compara à un roi Mage, soulignant son importance et la portée symbolique de sa mission. Si Antonio Manuel n’était pas décédé à son arrivée, une entrée triomphale à Rome était prévue.

Antonio Manuel a également rencontré la diaspora Kongolaise libre en Europe, notamment à Lisbonne, bien avant les vagues d’esclavage. Cela montre que tous les Kongolais en Europe n’étaient pas esclaves. Certains ont pu occuper des postes prestigieux et participer à la diplomatie et à la culture européenne.

 

 

Interview de Monsieur Mawawa Mâwa-Kiese , directeur et fondateur de Paari éditeur.

Docteur en physique, Monsieur Mawawa Mâwa-Kiese est auteur, enseignant-chercheur en physique et éditeur d’origine Kongolaise. Paari éditeur  s’investit sur la culture Kongo, la renaissance africaine ainsi que sur les figures historiques.

Pourriez-vous vous présenter svp ?

À l’origine, je suis physicien, docteur en physique. Je suis venu à l’édition après avoir réalisé que, malgré mes connaissances scientifiques, je ne connaissais pas ma propre histoire. À l’époque, les seules références accessibles sur le monde Kongo étaient très limitées. J’ai donc créé, en 1990 à Paris, une revue dénommée la Pan-African Review of Innovation, en sigle PAARI, pour permettre à un groupe d’amis, enseignants-chercheurs, de vulgariser nos connaissances. C’est en 1996, à Brazzaville (Congo) que la revue mute en maison d’édition dénommée « éditions Paari ».

Les guerres en république du Congo (Brazzaville 1997-1998…) m’ont contraint à revenir en France, mais j’ai poursuivi ce travail avec une idée centrale : réintégrer l’histoire du Kongo dans nos productions.

Comment expliquez-vous qu’un tel ouvrage n’ait jamais été publié auparavant ? Est-ce un manque de moyens ou de volonté ? Et comment avez-vous rencontré Mona ?

Le problème ne vient pas uniquement d’un manque de volonté individuelle. Pendant longtemps, les universités des deux Congo ont fonctionné dans un cadre hérité de la colonisation. On y enseignait surtout l’histoire européenne, très peu celle du Congo précolonial. Il existait aussi une forme de blocage intellectuel. Cette histoire était peu explorée, parfois même évitée. Pourtant, le royaume Kongo entretenait déjà des relations avec l’Europe dès le XVe siècle.

Pour ma part, le déclic est venu en 2010, lors d’un voyage à Rome. J’y ai découvert la figure de Nsaku Ne Vunda. Comme Mona, j’ai été profondément marqué. J’ai même été bouleversé, car je ne connaissais pas du tout cette histoire.

Auparavant, mon travail éditorial était déjà orienté vers les Kongo Studies. J’avais créé la revue  Kongo Kultur en 2009 et commencé à publier des travaux sur la société kongo et son histoire précoloniale.

En 2010, nous avions organisé la XIXème édition du festival Malaki Ma Kongo, qui avait été dédiée à l’ambassadeur Antonio Manuel Nsaku Ne Vunda. Lequel festival avait bénéficié d’une publication vidéo et écrite dans le volume 2, n°1-2 de la revue Kongo Kultur (2010).

J’ai également accompagné de jeunes chercheurs, en les encourageant à explorer des sujets encore peu étudiés et à publier leurs recherches. C’est aussi une question de volonté éditoriale. Beaucoup d’éditeurs refusent encore ce type de manuscrits. Il faut donc créer nos propres espaces de publication. Par ailleurs, les recherches les plus avancées sur la culture kongo se trouvent souvent dans les universités des Amériques plutôt qu’en Europe.

C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Mona. Elle m’a envoyé un volume très important de documents. En les lisant, j’ai tout de suite compris la valeur ainsi que la portée de son travail. Après des mois de relecture et d’échanges avec l’auteure, il était impossible de tout publier en un seul ouvrage. Nous avons donc décidé de structurer le projet. Je lui ai proposé de commencer par l’histoire de Nsaku Ne Vunda, qui constituait déjà une base solide et cohérente. À partir de ce premier récit, nous pourrions ensuite développer les autres thématiques dans les tomes suivants. Ce travail fait partie des mémoires de l’Institut Kongo que nous dirigeons, voilà pourquoi nous nous sommes impliqués même dans le choix des images ainsi que dans la modification de certaines d’entre elles, lorsqu’elles s’éloignaient de la thématique.

Quelle stratégie avez-vous mise en place pour promouvoir ce livre, notamment auprès des jeunes et dans les écoles africaines ?

Notre principale stratégie consiste à approcher les institutions officielles de nos pays. Pour nous, l’objectif prioritaire est de faire entrer ce livre dans les programmes scolaires. Dans nos pays, en Afrique Centrale, ceux-ci relèvent encore de la colonisation européenne, ce qui est contre-productif.

En effet, un livre prend véritablement de l’ampleur lorsqu’il est intégré dans un cursus d’enseignement. À partir de là, il circule naturellement, il est étudié et transmis. C’est donc un enjeu majeur, mais aussi une véritable bataille pour nous en tant qu’éditeurs. Nous souhaitons proposer des contenus qui nous concernent directement, qui racontent notre histoire. C’est pour cela que nous tenons à produire et publier nos propres ouvrages, plutôt que de dépendre entièrement de structures extérieures.

Il existe des financements internationaux, notamment via des institutions comme la Banque mondiale, pour soutenir la production de livres scolaires en Afrique. Mais qui récupère ces financements ?

Ce sont souvent des éditeurs belges ou français, qui produisent leurs propres livres pour les programmes scolaires africains.

Ces financements internationaux, bien que décaissés par la Banque Mondiale pour les pays africains, ne vont jamais directement aux éditeurs africains, mais continuent de financer les éditeurs européens. Pourtant la dette est payée par les états africains.

C’est donc une nouvelle bataille que nous devons mener, avec nos responsables politiques et nos institutions locales en Afrique. L’enjeu est d’orienter ces ressources vers des contenus qui valorisent réellement notre histoire.

Le livre sortira le 18 mars 2026 et sera disponible en ligne et en librairie. C’est un ouvrage illustré vendu à 50 euros. Pour le vulgariser en Afrique, il faudrait que les gouvernements le mettent au programme afin de pouvoir le commander en grand nombre à un prix abordable pour le public africain. Des versions anglaises et portugaises sont envisagées.

 

Patrick Ndungidi
Journaliste et Storyteller
https://africanshapers.com

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