Prisca Marceleney : « Dr Wlika est une série médicale africaine avec nos réalités »

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Actrice, scénariste, productrice et désormais romancière, Prisca Marceleney multiplie les casquettes et les projets, avec une ligne directrice unique : raconter des histoires qui reflètent les réalités ivoiriennes et africaines. Dans cet entretien accordé à African Shapers , elle revient sur son parcours, ses défis, ses ambitions et sa dernière série phare « Dr Wlika ».

African Shapers : pourriez-vous vous présenter et nous relater votre parcours ?

Je suis Prisca Marceleney, actrice ivoirienne. Je suis née à Abidjan, où j’ai grandi et fait toute ma scolarité : école primaire, collège, lycée, puis université. J’ai commencé par des études de lettres modernes à Abidjan avant de me tourner définitivement vers les arts.

Après mon baccalauréat, un casting a été lancé au Palais de la Culture dirigé en ce temps par Sidiki Bakaba. Il recherchait de jeunes talents désireux de faire du cinéma. J’y ai participé et j’ai été retenue. C’est ainsi que j’ai intégré l’Actor Studio de mon maître Sidiki Bakaba pendant un an. Cette formation était très intense, enrichissante et gratifiante. Nous étions plusieurs jeunes très passionnés qui aujourd’hui sont visibles sur les écrans ivoiriens, comme KANÉ Mahoula, DANON Mike, Gbessy ADJI ou encore BEUGRÉ Djeppe pour ne citer que ceux-là.

Cette année-là m’a donné des bases solides en théâtre et en cinéma. Nous avons joué des pièces et appris les fondamentaux du jeu d’acteur.

Ensuite, j’ai intégré l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAC), plus précisément l’école de théâtre et de danse. J’y ai passé quatre années et obtenu un diplôme supérieur en théâtre et danse, puis deux années supplémentaires en animation culturelle, avec un diplôme d’études supérieures spécialisées en animation culturelle.

Comment décrochez-vous votre premier rôle ?

À notre sortie de l’Actor Studio, un casting est de nouveau lancé, cette fois pour une série télévisée. Nous y participons, nous les jeunes acteurs formés par Sidiki Bakaba, ainsi que d’autres comédiens.

C’est ainsi qu’après plusieurs étape de ce casting qui il faut le dire était très stressant,  je décroche mon premier rôle dans la série « Sida dans la cité ». Chaque saison avait un sous-titre spécifique. La saison dans laquelle je jouais s’intitulait L’Histoire des fiancés. Et j’y donnais la réplique à KANÉ Mahoula, mon collègue de promotion d’Actor Studio.

Ensuite, j’ai décroché mon premier rôle au cinéma dans « Caramel » réalisé par un de mes pères, feu Henri Duparc en 2006-2007. J’ai ensuite joué dans « Le Choix de Marianne », « Coup de foudre conjugal », « Les Frères Kadogo » et d’autres productions.

J’étais très jeune, au début de la vingtaine. C’était une période déterminante : celle où tout commence, où l’on passe de la formation à la réalité du métier, avec les premières responsabilités, les premiers tournages, les premiers publics.

Vous jouez les mêmes types de personnages ou vous changez souvent de registre ?

Chaque personnage était différent. Les acteurs n’inventent pas les rôles : ils interprètent ou du moins ont la charge de donner vie à des personnages créés par des scénaristes. Mais il nous appartient parfois de refuser certains rôles pour éviter d’être enfermés dans un type de personnage.

Comment s’est fait le passage d’actrice à productrice ?

Pendant toutes les années, je ne me contentais pas d’être qu’une actrice sur les plateaux de tournage. Chaque expérience sur un plateau de tournage était pour moi l’occasion d’apprendre. Chaque fois que j’étais sur un plateau de tournage, en dehors de mon travail d’actrice, j’observais énormément ce qui se passait autour de moi. Je regardais comment les équipes fonctionnaient, comment un projet se montait, comment on produisait.

Je suis quelqu’un de passionnée, mais aussi très curieuse. J’aime toucher à tout. À un moment donné, j’ai ressenti le besoin de faire autre chose en plus de mon métier d’actrice. Je me suis dit : je peux le faire. J’ai vu comment ça fonctionne, donc je vais m’essayer à l’écriture et à la production.

C’est ainsi qu’est née ma première série : La Villa d’à côté en 2011.

Quel était le concept de la série?

C’est une sitcom mettant en scène quatre jeunes femmes aux tempéraments différents partageant un appartement. Le message principal  était de montrer comment des personnes aux tempéraments différents, issues de milieux sociaux différents, avec des éducations et des principes différents, peuvent cohabiter malgré tout. Pour nous, c’était un exemple de cohésion sociale, de vivre-ensemble, d’union. Tout cela à travers des situations comiques, légères en apparence, mais avec un vrai message.

La première saison comptait 13 épisodes de 20 à 25 minutes. Nous avons produit la série sur fonds propres avec quelques subventions du fonds SIC du ministère de la culture et un appui considérable du Centre Cinématographique Marocain qui nous a accompagné sur toute la postproduction. Le budget tournait autour de 25 à 30 millions de FCFA. C’est lourd financièrement : il faut payer les techniciens, les acteurs, la régie, les transports, la restauration …

La série a été vendue à TV5 Monde, à la RTI et distribuée par Côte Ouest. La saison 1 marche bien. Cela me conforte dans l’idée que j’avais raison de me lancer. La saison 2 est sortie en 2017-2018.

Il y a eu un long délai entre la saison 1 et la saison 2. Pourquoi ?

La saison 1 est sortie en 2011. La saison 2 a été tournée en 2017, donc environ six ans plus tard. Il y a évidemment la question du financement, qui est toujours centrale dans nos industries cinématographiques en Afrique. Mais il y a aussi des raisons personnelles. Entre-temps, je me suis mariée et j’ai un enfant. Il fallait redéfinir les priorités, alors j’ai choisi de me concentrer sur ma famille. Je me suis un peu éloignée des plateaux et du milieu audiovisuel pour m’occuper de mon enfant mais également travailler sur de nouveaux projets que vous verrez très prochainement.

Fini le temps de la pause, je suis de retour.

Vous épousez le réalisateur Jacques Trabi. Était-il votre réalisateur à l’époque ?

Non, justement. Je n’ai pas rencontré Jacques Trabi sur un tournage. Je l’ai rencontré à Paris. J’étais en déplacement pour visiter des collaborateurs de TV5 Monde. Ils avaient acheté la première saison de La Villa d’à côté, et je venais leur proposer la saison 2 en préachat cette fois. C’est dans ce contexte professionnel que nos chemins se sont croisés.

Vous créez ensuite votre société Babi Pictures…

J’ai créé ma société de production, Babi Pictures, avec laquel nous produisons d’abord « L’Amour en bonus », une comédie romantique réalisée par Jacques Trabi, mon époux. Ensuite, nous produisons son premier long métrage, « Sans Regret », en 2016. Il avait réalisé des courts métrages auparavant, mais « Sans Regret » est son premier long métrage.Après cela, nous tournons la saison 2 de La Villa d’à côté en 2017-2018. Nous coproduisons ensuite Dr Wlika avec Plan A et Canal+ en 2023-2024. Entre-temps, nous réalisons également « ANTHÔMAN», le deuxième long métrage de Jacques Trabi. Le film a été tourné en 2023 entre la Côte d’Ivoire et la France et sortira prochainement.

Parlons de votre série Dr Wlika. Comment est née l’idée ?

Je suis une grande consommatrice de séries. Je dis souvent que je suis une “sérivore”. Et j’ai une affection particulière pour les séries médicales. Dr Wlika est donc née de mon amour pour les séries médicales comme « Grey’s Anatomy », « The Resident » ou « New Amsterdam ».

En Afrique, il y a eu des tentatives. En Côte d’Ivoire, par exemple, « Docteur Boris ». Au Sénégal, il me semble qu’il y a eu une autre série médicale. Mais il me manquait cette intensité dramatique, cette tension narrative qu’on trouve les séries médicales occidentales.

Je voulais proposer une série médicale africaine avec intensité, tension dramatique et  profondeur psychologique, tout en racontant nos réalités.

Quel est le profil de Dr Wlika ?

Dr Wlika est une femme médecin gynécologue et tradipraticienne. Elle représente une sorte de pont entre médecine moderne et médecine traditionnelle. Elle essaie de concilier ces deux mondes représentés par des personnages radicaux dans leurs positions. D’un côté, la médecine moderne, représentée par le docteur BAHI. De l’autre, la tradition, incarnée par le personnage de BOLOU. Ces deux visions sont rigides, radicales. Dr WLIKA, elle, refuse le tout noir ou tout blanc. Elle défend l’idée d’un équilibre. Elle veut montrer que la médecine moderne et la médecine traditionnelle peuvent cohabiter et même collaborer pour le bien des patients.

Au-delà de cet axe central, la série aborde des faits de société ivoiriens : des réalités qui parlent directement au public.

La première saison compte 10 épisodes de 52 minutes. Elle a été diffusée sur Canal+ Afrique. En plus de Canal+, la série a également été diffusée sur Orange TV, notamment via les offres du bouquet africain. Cela nous a permis d’élargir davantage le public.

Le tournage a duré six mois, dont trois mois à la clinique PISAM à Abidjan, qui nous a ouvert ses portes. Grand merci au passage aux dirigeants et tout le personnel de la PISAM.

Sur Dr Wlika, vous cumulez plusieurs casquettes…

Oui, j’aime toucher à tout (rires). Quand je reste dans une seule fonction trop longtemps, je me fatigue. Sur Dr WLIka, je suis à la fois créatrice, co-scénariste, productrice et actrice. Bien sûr, j’ai réussit à relever ce défi, parce que je me suis entourée de personnes compétentes, parfois même plus compétentes que moi dans certains domaines. C’est essentiel lorsqu’on se lance dans ce type de projet et qu’on veut toucher à tout.

Quelles sont vos figures d’inspiration, en tant qu’actrice et scénariste ?

Il y en a tellement. Les artistes nous inspirent parce qu’ils nous donnent envie. Quand on les voit jouer, créer, raconter, on a l’impression que tout est simple. Et cette impression donne envie de faire, d’oser. Des grandes figures, des monstres tels que Sidiki BAKABA ne peuvent que nous inspirer. Moi, très tôt, je savais que je voulais faire du cinéma. Déjà au collège, au lycée, pendant que mes amies parlaient de criminologie, de sociologie ou de droit, moi, c’était clair : ce serait le théâtre, ce serait le cinéma. On me connaissait déjà pour ça. Je me souviens avoir regardé « Sida dans la Cité » en Côte d’Ivoire, bien avant d’y jouer. Il y avait « Maï la Bombe » qui donnait la réplique à l’acteur feu Lanse TOURÉ. Ils m’ont profondément touchée. Je me souviens avoir pleuré devant cette série. Ils étaient tellement vrais qu’ils m’ont tout simplement entraîné dans leur univers.

Je pense aussi à Akissi Delta, que j’appelle affectueusement « Maman ». C’est une femme forte et inspirante. Elle a eu le courage de se lancer dans la production à une époque où ce n’était pas évident. Produire, ce n’est jamais simple, surtout dans nos contextes. Mais elle l’a fait. Et elle a réussi. Avec la série  « Ma Famille », elle a marqué toute une génération et fait rayonner la Côte d’Ivoire bien au-delà de ses frontières. Je lui tire mon chapeau. Elle est l’une des grandes figures du cinéma ivoirien et africain.

Et à l’international ?

Je ne peux pas ne pas revenir sur ce film qui fait partie de mes coup de cœur.  « The Bridges of Madison County » avec Clint Eastwood, aux côtés de Meryl Streep. En thème de narration, de réalisation ou même d’acting, ce film est magnifique. Cette histoire d’amour est d’une beauté incroyable. Et Meryl Streep… pour moi, c’est une actrice exceptionnelle. Elle peut tout jouer. Elle se métamorphose. On a l’impression que c’est facile. Mais derrière cette apparente facilité, il y a un immense travail. Ce sont des performances comme celles-là qui m’ont confortée dans ma volonté de faire du cinéma. Plus tard, il y a eu Viola Davis. Sa performance dans How to Get Away with Murder est tout simplement magistrale. Je regarde et revisionne la série sans me lasser.

Ce sont des figures qui vous inspirent, qui vous poussent à vous dépasser.

Quels sont vos thèmes de prédilection au cinéma ? Quand vous créez une série, d’où vient votre inspiration ?

Si je dis « Tout », ce serait à la fois vague… et faux. Quand je regarde ce que j’ai déjà fait, ce que j’ai en projet, ce que j’ai ébauché, ce que je développe actuellement, je me rends compte qu’il y a un fil conducteur : les femmes, l’expérience humaine, les combats intérieurs, la résilience.

Je m’inspire évidemment de moi, de mon vécu, du vécu des personnes autour de moi, de ce que j’ai vu, entendu, traversé. L’expérience est notre plus grande richesse.

Que ce soit dans La Villa d’à côté, dans Dr Vika, ou dans mes projets en développement, il y a toujours cette volonté de raconter des trajectoires féminines fortes, complexes, nuancées. Des femmes imparfaites, mais debout. Parce que nos histoires méritent d’être racontées par nous-mêmes.

Vous parlez d’expérience. C’est ce qui vous a poussée à écrire un roman ?

Absolument. Pendant longtemps, je me suis dit que je ne pouvais pas écrire un roman. Quand je finissais un livre, je me disais : « Waouh… mais moi, je ne pourrai jamais faire ça ». J’avais déjà écrit des scénarios, oui. Mais un roman ? Pour moi, c’était impossible. Puis il y a eu le Covid. Cette période où tout s’est arrêté. Je me suis dit : pourquoi ne pas retourner à l’université ? J’avais commencé des études de lettres modernes en Côte d’Ivoire sans les terminer. Je me suis inscrite à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Je suivais les cours en journée, avec les étudiants plus jeunes. Un jour, notre professeure d’écriture nous donne un devoir. Nous devions écrire un texte et le lire devant la classe. Quand j’ai lu le mien, elle a été très enthousiaste. Elle m’a dit : « Prisca, c’est très bien. Tu devrais écrire ».

Elle m’a même envoyé un mail ensuite pour me dire, honnêtement : « Tu as quelque chose. Lance-toi ».  C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’on se fixe parfois des limites qui n’existent pas. Il faut essayer. Il faut se confronter à soi-même.

Vous avez donc écrit un roman. De quoi parle-t-il ?

Mon roman s’intitule « Un Homme bien ». C’est l’histoire d’un homme qui doit endosser à la fois la casquette de père et de mère, puisque sa femme est partie. Il se retrouve seul avec ses deux enfants : un petit garçon et une fille. Généralement, on voit beaucoup d’histoires de mères célibataires. Là, j’ai voulu inverser le regard. Montrer un père célibataire qui doit concilier vie professionnelle, vie familiale, ambitions et projets d’avenir.

Même si le personnage principal est un homme, je m’attarde particulièrement sur la trajectoire de sa fille. Encore une fois, la figure féminine n’est jamais très loin dans mes récits.

Vous considérez-vous comme une artiste féministe ?

Le mot « féministe » n’est pas un mot que j’emploie spontanément. Je préfère parler d’affirmation de soi. Pour moi, l’essentiel est de se respecter, de s’aimer, et de respecter l’autre. L’égalité est importante, bien sûr. Mais je ne me définis pas comme militante au sens strict. Je ne me suis jamais sentie réduite ou rabaissée dans mon milieu professionnel parce que je suis une femme. En revanche, je suis consciente qu’il existe un regard social sur les femmes. Et cela influence parfois les choses. Dans certaines situations, là où un homme devra fournir deux fois plus d’efforts, une femme devra peut-être en fournir quatre fois plus pour être reconnue de la même manière. C’est une réalité sociétale, liée à l’éducation et aux habitudes culturelles.

Mais je préfère voir cela autrement : peut-être que les femmes ont justement cette capacité à en faire davantage. Je suis pour l’égalité, oui. Mais surtout pour la liberté de chacun de s’affirmer et de s’exprimer pleinement.

Y a-t-il beaucoup de femmes productrices ou scénaristes en Côte d’Ivoire ?

Il y en a, mais encore peu. Il existe des femmes scénaristes, des productrices, des réalisatrices aussi. Elles sont présentes, même si elles ne sont pas encore assez nombreuses. Le paysage évolue progressivement.

La prochaine étape pour vous, ce serait la réalisation ?

Je l’envisage. Rien ne me retient vraiment. Je me prépare. J’aime prendre mon élan avant de me lancer. Je crois beaucoup à la préparation. Quand le moment viendra, ce sera naturel.

À ce propos, Prisca Marceleney arrive très bientôt avec la saison 2 de DR WLIKA et plein de belles choses pour le bonheur du public.

Merci !

Patrick Ndungidi
Journaliste et Storyteller
https://africanshapers.com

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